DU MIMISME AUX MIMEMES

PAR LE GESTE INTERACTIONNEL

OU

DU SAVOIR FAIRE AU SAVOIR

 

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Particularits spcifiques lAnthropos

et, selon JOUSSE,

indispensables la construction de la mmoire et lacquisition des connaissances

Tant techniques que scientifiques.

 

                                                                                                                                     Par Yvonne LANGLOIS

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Qu'est-ce que le mimisme ?[1]

Jousse l'a d'abord diffrenci des comportements que le non-praticien pourrait qualifier de similaires, mais qui, pour lui, sont totalement diffrents. Ainsi, il prcise qu'il ne s'agit pas de  mimtisme  - comme le pense Ren Girard -, qu'il dfinit comme un  morphodisme insr dans la structure de certains tres vivants [2], leur permettant une adaptation physiologique au milieu. Il ne s'agit pas non plus de  mimique  traduisant l'expression spontane des motions, concept largement trait par le Dr Dumas. Ce n'est pas non plus  l'imitation , impliquant la ritration volontaire des gestes, dont Jousse admet cependant le rapprochement possible. Il qualifie d'ailleurs parfois ce geste de  mimisme volontaire , alors que  le mimisme est une force spontane, qui joue en nous, sans nous, et quelquefois malgr nous [3]. Le mimisme serait donc une force purement instinctive et comprendrait trois phases :

               - Une phase nomme jeu ou intussusception (de  suscipere = recevoir  et  intus = dedans ). L'enfant reoit par les gestes de tout son corps, instinctivement mimeur,  les Actions caractristiques et les Actions transitoires [4] des tres anims et inanims du monde extrieur [5]. Jousse compare alors l'univers un  mimodrame , face auquel  le compos humain fait de chair et d'esprit se comporte comme un trange miroir sculptural, infiniment fluide et sans cesse remodel [6].

               - Une phase d'irradiation, o  l'enfant enregistre gestuellement le Mimodrame universel aux cent actes divers, la manire d'un film plastique vivant et fixateur. Il devient, sans le savoir, un complexe de mimmes ou gestes mimismologiques intussusceptionns. Leur richesse s'accrot chaque intussusception nouvelle [7]. Ainsi, selon ce concept, ce que reoit l'enfant, comme tout tre humain, en particulier par ses organes des sens, se rpand en lui, et le fait en quelque sorte devenir ce qu'il a reu. Ses lves relatent qu'il parlait parfois  d'Hominisation  ou  d'incorporation .

               - Une phase de rejeu.- En effet, cette irradiation laisserait en nous, selon Jousse, des empreintes en puissance d'tre  rexprimes  ou  rejoues , qu'il appelle des  mimmes . Ces derniers seraient particulirement engrangs durant la petite enfance, o la plasticit est maximum, bien que le processus demeure toute la vie. Ainsi, selon ce concept, ce qui entre en nous, nous transforme et reste en nous, toujours prt rejouer plus ou moins globalement et plus ou moins spontanment. Ce rejeu peut tre plus ou moins visible ou audible, l'auteur parle alors de rejeu  macroscopique . C'est l'enfant qui raconte son histoire, ou qui joue au mtier des  grands , au docteur ou la marchande. Mais, en ralit, il  rejoue  sous forme de petits  mimodrames  les scnes observes autour de lui. Ce sont aussi les dmonstrations, avec force gestes de l'adulte. Ce rejeu peut aussi tre inaudible, compltement intrieur. Jousse parle alors de rejeu  microscopique . C'est la rverie intrieure, c'est le ressassement de drames familiaux qui peuvent parfois accaparer l'enfant l'insu de l'adulte. C'est encore la pense qui peut prcder l'action. Ainsi, les athltes rejouent intrieurement le droulement de l'preuve avant de s'lancer sur la piste.

               Les rejeux microscopiques prcdent, accompagnent ou compltent les rejeux macroscopiques. Pouss ou seulement esquiss, tout rejeu peut galement tre conscient ou inconscient, spontan ou volontaire et passer subrepticement d'un mode l'autre. Tout ce que nous avons reu peut se rejouer en nous, soit sur le mme registre, soit sur des registres diffrents. Un  mimme  reu par la vue va rejouer normalement dans les gestes corporels et manuels. Reu par les oreilles, il va rejouer le plus souvent par les muscles laryngo-buccaux, c'est--dire par la parole, mais pas forcment uniquement et systmatiquement. Nous rceptionnons aussi des odeurs, des saveurs, des sensations tactiles; tout cela rejouera en nous la manire des  rminiscences  de Proust[8]. En effet, par le mimisme, l'enfant, l'homme, ne peuvent pas, en vertu de cette loi, ne pas refaire. Jousse affirme l'avoir constat de nombreuses fois en observant les peuples non dissocis. Il invite d'ailleurs les ducateurs utiliser la mme dmarche prs de l'enfant, chez qui cette tendance au mimisme est prsente travers tout ce qu'il rejoue, dans ses  jeux  :  Dbordant de Mimmes le petit Anthropos devient, en quelque faon, toute chose et cela en dehors de tout langage social. Il est le chat attrapant la souris, il est le cavalier fouettant son cheval, il est la locomotive entranant les wagons, il est l'avion traversant le ciel. Il est toujours un Agent-agissant-un Agi. Il jouera toutes choses avec les choses. Il jouera toutes choses avec autre chose. Mieux encore, il jouera toutes choses sans aucune chose. Que lui importe ! Il a tout en lui, puisqu'il a les mimmes de tout [9]. Cependant, Jousse reste toujours trs modeste face ses observations, et ses lves diront qu'il leur conseillait de regarder elles-mmes pour inventer une pdagogie base sur l'enfant rel

Qu'est-ce donc que les  Mimmes  ?

Les mimmes sont en quelque sorte la reprsentation, limpression, la reproduction de   lobjet peru par tous nos sens et que nous incorporons en nous dune manire qui nous est propre :  Les mimmes, cest--dire les mouvements des choses,  leurs gestes  monts dans nos mcanismes rcepteurs, et qui vont sirradier dans toute notre musculature [10]

Piaget parle ce sujet de schmes sensori-moteurs indispensables lapprentissage :  Les premires reprsentations sont constitues partir de schmes sensori-moteurs, units significatives  ou syntagmes  qui mettent en relation et intgrent les actions, les objets, les vnements et les tats [11]. Dmarches reprises par Jousse et galement par A. de La Garanderie, qui affirme :  On a tous conscience que les tches corporelles, techniques en particulier, donnent lieu des apprentissages qui portent sur le "comment faire", autrement dit le savoir-faire. La pelle, le rteau, le marteau, la scie, la fraise se manient selon des rgles techniques ; personne ne niera qu'il y a des structures de gestes intgrer pour tre efficace [12]. Il y a ainsi, ajoute-t-il,  une technique acqurir et qui porte sur la forme des gestes effectuer. La conscience de celui qui apprend des gestes corporels doit embrasser dans sa lumire et l'objet investir et le moyen mettre en uvre [13]. C'est cette double focalisation qui, selon son auteur, permettrait aux gestes de se structurer. Dans ce contexte il y a donc bien l reconnaissance de l'existence et de la ncessit d'une base motrice. D'ailleurs, A. de La Garanderie constate ici, tout comme Jousse, que, mme aprs le temps des apprentissages :  les ncessits de l'action commandent d'tre conscients de l'objectif prsent, afin qu'inconsciemment, par habitude, les gestes acquis se dclenchent opportunment et spontanment [14]. On dit parfois, ajoute-t-il :  laissons jouer les rflexes [15]. Jousse prfre dire laissons  rejouer  les mimmes . Le vocabulaire est diffrent mais la dmarche est similaire. A. de La Garanderie prcise :  Il est entendu qu'il s'agit des rflexes trs conditionns par l'apprentissage. On finit par croire, et surtout si l'on est parvenu une grande virtuosit, que le "don" y est pour beaucoup et par oublier le temps de la double focalisation de la conscience, o les structures de gestes de mimmes-  taient en train de se forger [16]. Cest en forgeant quon devient forgeron et selon A. de La Garanderie :  on pourrait mme estimer quil est nuisible de penser structurer les gestes physiques ou mentaux avant de les faire ; il faut se mettre la tche et dans laction, par laction, se former progressivement [17].

En effet, ces structures ne peuvent se mettre en place quau contact du rel sensible donc du  faire  qui va permettre de voir, entendre, toucher, sentir, palper la matire. Jousse sen rfre dailleurs la philosophie scolastique :  Dans le sujet connaissant est engendre une [mimique] de l'objet connu, c'est--dire que le sujet qui connat revt une certaine ressemblance avec son objet. La philosophie scolastique pose comme un premier axiome que c'est par cette assimilation que se forme toute connaissance.  En consquence  Il est impossible que l'intelligence s'approprie l'objet selon son tre physique ; elle ne peut donc le possder qu'en l'imitant Jousse dira en le mimant et en le reproduisant en elle-mme d'une manire qui rponde sa propre nature, ou en l'engendrant en quelque sorte de nouveau [18].

Il s'en rapporte galement Ribot :  Toute rception, interne ou externe, dclenche donc dans l'organisme "un complexus dont les lments kinesthsiques (gestes oculaires, auriculaires, manuels, etc.) forment la portion stable, rsistante Ils assurent la permanence. Quand nos expriences Jousse dit nos gesticulations passes sont ensevelies en nous et pourtant subsistent et mme agissent (les faits le prouvent), que peut-il rester d'elles, sinon la portion qui en est le  tissu de soutien , celle qui se passe le plus aisment de la conscience ? C'est elle Jousse prcise - c'est cette infinit d'anciens gestes tendus sous le seuil de la conscience et se dclenchant les uns les autres qui rend possible la revivification totale des tats passs et de leurs multiples rapports [19].

Ainsi :  lenfant va prendre ces mimmes, ces dcalques gestuelles du monde, insrs en lui et il va les jouer volontairement et cest cela toute la science. [20] Car la science, prcise Jousse :  est la reproduction aussi coordonne que possible des gestes de lunivers. Que cet univers soit lunivers matriel, quil soit lunivers humain ou quil soit lunivers physiologique[21] Nous avons donc tout ce mouvement des choses qui doivent tre dabord rejoues afin de pouvoir ensuite mieux les connatre :  cest la table qui est quatre pattes, cest le radiateur qui se tord, cest la fentre qui saplatit, cest la lumire qui sՎtend. Toutes les choses doivent tre vritablement rejoues [22] Ainsi :  le jour o il y a eu des hommes qui, empiriquement, ont essay de faire cette petite boule dՎlectricit, il en a fallu des essais et des essais ! [23]

De ce fait, Jousse affirme que  nous navons pas de pense intrieure, toutes nos penses ne sont que des gestes qui sont intelligs et clea se passe en petit ou en gros, mais cela se passe toujours dans tout notre organisme. [24] Et prenant comme garant le grand mtaphysicien Aristote et Saint-Thomas dAquin quon doit, selon lui, immdiatement cit en toutes choses mtaphysiques, il ajoute :  Il ny a pas de pense possible sans un substrat matriel, sans un substrat corporel. Alors cest sur ce substrat et sur ce geste que nous devons jouer, nous autres pdagogues. [25]

Dans ce contexte, la pdagogie doit tre, selon Jousse, un montage de gestes au contact du rel, do limportance de lacquisition dun savoir-faire qui peut-tre se situe avant la connaissance scientifique. Par exemple, aprs avoir observ, je construis un planeur et ensuite je cherche connatre la structure physico-chimique profonde du matriau, idem avec la fabrication dun four solaire. Je fabrique un dessous de plat ou jisole ma chambre avec du lige et ensuite je cherche lexplication physico-chimique des proprits isolantes et ignifuges de ce matriau, ventuellement la biologie du chne-lige.

Cependant, dans la dmarche pdagogique, le savoir-faire et le savoir demeurent intimement lis, et se successivement car :  le mimme est la rverbration du geste caractristique ou transitoire de l'objet dans le compos humain. De cette vivante et mystrieuse synthse que nous pouvons voir jouer globalement, mais dont nous ne saurions dissocier lՎlment qui serait esprit et lՎlment qui serait corps pur[26].

Encourageons donc lenfant faire usage de ses vivantes et concrtes expriences, toujours prtes jaillir :  Lenfant ne doit pas devenir un livre, cest--dire une enfilade de syllabes mortes. Au contraire, cest le livre qui doit, comme un souple rceptacle, se remplir des expriences de lenfant [27] Jousse ajoute encore : contrairement ce quaffirmait Mallarm, le monde nexiste pas pour aboutir un livre mais pour se transformer, par le livre, ou mieux sans le livre, en une pense vivante et cratrice [28]



[1]      Langlois Y. La Pdagogie du geste de Marcel Jousse, ses fondements anthropologiques et sa contribution la pdagogie, thse de doctorat, sciences de lEducation p. 59 et suivantes.

[2].     Jousse M., L'Analyse cinmatographique du Mimisme, Ecole d'Anthropologie, 5e cours, 19-12-32, p. 81.

[3].     Ibid.

[4].     Cf. Geste caractristique et geste transitoire, p. 53-54.

[5].     Jousse M., Du Mimisme la Musique chez l'Enfant, Geuthner, 1931, p. 1.

[6].     Ibid.

[7].     Ibid.

[8].         Proust M., A la recherche du temps perdu, VIII, Le temps retrouv, Paris, Gallimard, 1954, p. 237.

[9].         Jousse M., L'Anthropologie du Geste,  op. cit., p. 53.

[10]        Jousse M. lAnthropologie du Geste, Gallimard 1974, p.61

[11].  Piaget J., Les Praxis chez l'Enfant, Revue neurologique, n 102, in Feyereisen. et de Lannoy J.P., p. 242 et p. 205et suivantes dans La Pdagogie du Geste de Marcel Jousse, ses fondements Anthropologiques, thse Y. Langlois.

[12].  La Garanderie A. (de), Comprendre et imaginer les gestes mentaux et leur mise en uvre, Paris, Le Centurion, 1987, p. 13.

[13].  Id., p. 13-14.

[14].  Id., p. 14.

[15].  Ibid.

[16].  Ibid.

[17]   Id., p. 13

[18].  Kleutgen, La Philosophie scolastique, 1, 30, cit par Jousse dans Le Style oral, p. 68-69.

[19].    Ribot-Drachicesco, cits par Jousse dans Le Style oral, p. 59.

[20]     Jousse M. Le jeu et le savoir, laboratoire de rythmo-pdagogie, 4e cours 10-01-34 p. 66

[21]     Ibid

[22]    Id p. 68

[23]     Id. p. 70

[24]        Id p. 72

[25]     Ibid

[26].    Jousse M., L'Anthropologie du Geste, op. cit., p. 54.

[27]     Jousse M. Mimismes humains et psychologie de la lecture, Geuthner 1935, in cahier M. Jousse, 08-11-96, p.21-22

[28]     Ibid