UNE PEDAGOGIE DU CORPS

CHEMIN VERS LÕAUTONOMIE

Par Yvonne LANGLOIS

Docteur en Sciences de lÕEducation

Anthropologue et PŽdagogue

 

DÕaprs les travaux de Marcel JOUSSE

 

*********

 

 

     Une pŽdagogie du corps selon une dŽfinition anthropologique est celle qui utilise :

- les structures du corps,

- le fonctionnement du corps,

- le vŽcu du corps,

ˆ partir de constantes et ˆ travers le mouvement corporel manuel.

     Dans quelles mesures peut-elle conduire ˆ lÕautonomie ?

     Ses limites.

     Apprendre par corps, savoir par corps, dans ce contexte cÕest se donner ses propres lois de rŽgulation, donc devenir possiblement autonome.

 

QuÕest-ce quÕune pŽdagogie du corps ?

Nous emprunterons la dŽfinition ˆ M. Jousse JŽsuite, chercheur et anthropologue (1886-1961). Certes, dÕautres avant lui, ou en mme temps que lui, ont utilisŽ le corps pour apprendre, citons :

 

-       J.A. Comenius pour qui lՎducation minutieuse des sens est primordiale,

-       J. J. Rousseau et son Ē Žducation nŽgative Č,

-       J. H. Pestalozzi et son adage Ē tte Š cĻur Š main Č,

-       O. Decroly et la prise en compte du corps global,

-       M. Montessori et lՎducation des sens avec le primat donnŽ aux exercices dÕactivitŽs motrices et manuelles,

-       J. Piaget, pour qui lÕintelligence prolonge lÕaction et lÕactivitŽ mentale trouve alors ses racines dans lÕactivitŽ motriceÉ

Ce qui est nouveau chez M. Jousse, par rapport ˆ ces pŽdagogues, cÕest dÕavoir croisŽ, conjuguŽ, juxtaposŽ des disciplines comme la psychologie, la biologie, la physiologie, lÕethnologie. DÕavoir analysŽ, dŽgagŽ, rassemblŽ, synthŽtisŽ, classŽ, mis en Ļuvre des constantes universelles ˆ travers une anthropologie, quÕil nomme Anthropologie du Geste et sur laquelle il fait reposer une pŽdagogie du corps et de la mŽmoire. Cette pŽdagogie va donc utiliser ces constantes, que Jousse appelle des Lois, ˆ partir :

 

-       du fonctionnement du corps,

-       de ses structures,

-       de son vŽcu,

ˆ travers une multitudes de gestes.

Le geste Žtant pour lui tout mouvement habitŽ et irradiant.

 

 

 

Comment pouvons-nous utiliser ces gestes et comment vont-ils nous apporter une autonomie ?

 

1 Š Tout dÕabord ˆ travers le fonctionnement du corps : Gr‰ce ˆ la premire Loi que Jousse nomme le mimisme, facultŽ de rŽception Š expression que possde lÕhomme.

 

 

Au niveau des organes des sens.

Ce sera apprendre ˆ entendre, ˆ voir, ˆ toucher, ˆ sentir, ˆ gožter les gestes dont les choses sont prŽgnantes. Cette dŽmarche va devenir une faon de les incorporer, de se les approprier, de les conna”tre. Si je connais, je ma”trise mieux, je suis donc plus autonome.

 

Au niveau de la main.

-       la main prolonge le geste corporel et permet dÕexplorer, dՎtendre, dÕamplifier, de prŽciser plus finement les choses.

. Ds que lÕenfant arrive ˆ saisir un objet avec ses mains, il devient plus autonome,

. Les sourds et muets qui sÕexpriment par le geste acquirent avec le travail de leurs mains une rŽelle autonomie.

-       La main, instrument de transformation et de crŽation. CÕest avec ses mains que lÕhomme conna”t la matire, la faonne pour en faire son Ļuvre. En faonnant la matire, il se faonne lui-mme, il acquiert donc une certaine autonomie par rapport ˆ son environnement.

-       La main, auxiliaire du langage et organe de la communication. Elle nous aide ˆ prŽciser notre langage, ˆ complŽter nos explications. On peut parler dÕautonomie par rapport ˆ lՎcrit.

-       La main, expression de la pensŽe, Jousse avait remarquŽ Ē que ceux qui arboraient les gestes manuels les plus souples Žtaient ceux dont le langage Žtait le plus prŽcis, leurs Žpithtes sont plus nets, les adjectifs, les noms plus saisissants, les verbes plus vivants Č[1]. Ils sont donc plus autonomes dans leur expression.

-       La main, collaboratrice de lÕesprit. La main transmet et projette la pensŽe ˆ travers : les gribouillis, le dessin, lՎcriture, ainsi lÕenfant se projette, continue de se faire na”tre, lÕadolescent sÕaffirme. Ils se librent, donc deviennent plus autonomes.

-       La main, source dՎquilibre, notamment au niveau des hŽmisphres cŽrŽbraux, elle participe ˆ une bonne latŽralisation. Etre ŽquilibrŽ, cÕest aussi tre autonome.

Ainsi les gestes de la main, comme ceux de tout le corps, constituent de vŽritables outils de communication, dÕapprentissage et dÕautonomie. A mesure que les gestes corporels et manuels se montent dans lÕenfant, son autonomie sÕaffirme et grandit. Dans ce contexte le pŽdagogue devient un monteur de gestes.

 

 

2 Š Comment utilise-t-on le Geste ˆ travers la structure du corps ?

Ici interviennent les autres lois ŽnoncŽes    le triple bilatŽralisme, le rythme, le formulisme.

 

„ Au niveau du triple bilatŽralisme, qui entra”ne dans lՎlaboration dÕun texte le parallŽlisme des phrases, le pŽdagogue va utiliser le balancement du corps pour apprendre. LÕhomme Žtant un tre ˆ deux battants, quand il sÕexprime globalement, il balance son expression suivant la conformitŽ de son corps[2].

-   balancement dÕavant en arrire : balancement de la rŽception et de lÕincorporation des choses,

-   balancement gauche Š droite : balancement de la comparaison, analogie - opposition - interactions,  ressemblance Š diffŽrence,

-   balancement de haut en bas : balancement de la transposition, base de la connaissance symbolique.

Le balancement met donc en mouvement participatif le corps tout entier, et aussi la pensŽe (pensare = peser, balancer). Ainsi, si corps et esprit sont en cohŽrence, en harmonie, en conformitŽ, je suis plus autonome.

 

„ Au niveau du rythme, ce dernier est le rŽsultat des explosions dՎnergie qui se rŽalisent en nous et qui propulsent nos gestes. La rythmicitŽ est une des propriŽtŽs fondamentales de la matire vivante. Des variations pŽriodiques circadiennes gouvernent les fonctions de tous les tres vivants. Toutes nos activitŽs mŽtaboliques, physiologiques et psychologiques ont des rythmes circadiens. Ces activitŽs passent, chaque 24 heures, par un sommet et un creux. Ces pics ne surviennent pas au hasard et rŽpondent ˆ une structure temporelle rŽvŽlŽe par des chercheurs en chronobiologie, tel le professeur H. Montagner. Le respect des rythmes biologiques est donc trs important en Žducation. Je crois, affirmait Jousse : Ē ˆ lÕinfluence du rythme balancŽ pour la formation de lÕexpression de lÕenfant Č. Ainsi :

 

-       Le rythme permet dans lÕexpression, de mettre en relief des voyelles, consonnes, des mots. Ils constituent des repres lorsquÕon dŽclame un texte par exemple.

-       Le rythme respiratoire respectŽ permet de sÕexprimer par bouchŽes de souffle sans prŽcipitation, avec clartŽ, ˆ travers des propositions courtes et facilement mŽmorisables.

-       Le rythme est libŽrateur, donc source dÕautonomie.

 

„ Au niveau du formulisme, cette loi sÕappuie sur la constatation que les gestes de lÕhomme, conscients ou inconscients, tendent ˆ se rejouer. Ainsi vont-ils dÕeux-mmes ˆ une stŽrŽotypie. Il sÕagit de sortes de Ē moules Č propositionnels tout faits, de formules dans lesquelles on intgre chaque fois du nouveau adaptŽ aux circonstances : Ē chaque phrase est comme un diamant ŽlaborŽ par les millŽnaires et la juxtaposition se fait comme un joaillier qui prendrait ses diamants et en ferait des colliers jouant dÕune faon toute nouvelle[3] Č. Le modle Žtant les proverbes. Des textes construits sur ce principe facilitent ŽnormŽment la mŽmorisation et lÕautonomie dÕexpression[4].

 

Tous ces procŽdŽs corporels constituent des moyens mnŽmoniques et mnŽmotechniques qui nous amnent ˆ parler du r™le de la mŽmoire dans une pŽdagogie du corps. DÕo la nŽcessitŽ dÕapprendre par cĻur, non pas le psittacisme, mais savoir par cĻur dans ce contexte : Ē cÕest apprendre, cÕest-ˆ-dire prendre totalement en soi et comprendre, cÕest-ˆ-dire avoir cette prise de conscience jusquÕau trŽfonds, toujours aller plus profond, toujours faire expliquer tel geste par tel autre. Č[5]

Ē Si la mŽmoire humaine est perpŽtuel approfondissement, cÕest dÕabord parce quÕelle monte en soi des habitudes, qui permettent ˆ lÕintelligence plus libre de veiller tendue vers un point donnŽ Č[6]

La mŽmoire ainsi travaillŽe va confŽrer ˆ lÕhomme :

-       une libertŽ dÕexpression,

-       une adaptation de son discours ˆ lÕauditoire,

-       une facilitŽ dÕimprovisation,

            Donc une certaine autonomie.

Toutes ces techniques corporelles, manuelles, seront mises en Ļuvre par le pŽdagogue, ˆ travers par exemple :

-       le mime,

-       les jeux de r™les,

-       la rŽalisation dÕexpŽriences concrtes, o les Žlves conceptualisent en expŽrimentant (Charpak et Ē la main ˆ la p‰te Č),

-       lÕintŽgration de la gestuelle au langage et ˆ lÕexpression et autres initiatives de lÕenseignant.

Une pŽdagogie du corps, cÕest aussi faire prendre conscience de ce que recle le corps, car il est porteur et vecteur de savoir, considŽrer lÕacquis de lÕautre, lui redonne confiance et rend plus autonome (rŽcits de vie).

En dŽfinitive :

-       La pŽdagogie du corps, cÕest lÕhomme debout, utilisant pleinement lÕoutil pŽdagogique quÕest son corps, lՎcrit nÕest plus le support unique de son savoir quÕil porte en lui, il nÕest quÕun aide-mŽmoire.

-       La pŽdagogie du corps permet la rencontre avec lÕobjet, avec la chose ˆ conna”tre que lÕon incorpore, que lÕon intgre, ce qui permet alors la conqute dÕune nouvelle dimension dÕautonomie. LÕhomme dans cette dynamique ne veut que ce quÕil peut, il prend donc conscience de ses possibilitŽs et de ses limites.

-       La pŽdagogie du corps permet ˆ lÕhomme de se donner sa propre loi de rŽgulation, de garder un Žquilibre corps Š esprit.

-       Elle confre bien une certaine autonomie. En effet, lÕautonomie de lÕhomme ne se construit-elle pas sur la libertŽ de la personne, nÕest-elle pas fondŽe sur la prise de conscience de sa dimension totale et globale ? Cependant, cette dŽmarche qui a recours ˆ divers champs disciplinaires nÕest pas pour autant la panacŽe. En effet si ces lois existent, elles sont ˆ prendre seulement comme des repres, des Žclairages, que le pŽdagogue doit savoir affiner, adapter, gŽrer en fonction des particularitŽs et des aptitudes du public auquel il est confrontŽ.

En consŽquence, une telle pŽdagogie recle des limites :

-       celles liŽes au corps lui-mme. Chez lÕadolescent, il est souvent difficile de gestuer ou de mimer un texte par exemple.

-       Elle nŽcessite dÕutiliser le concret, de sÕappuyer sur un rŽel sensible, ce qui peut prŽsenter des difficultŽs pour passer du percept au concept.

-       Cette pŽdagogie du corps sÕappuie trs fort sur lÕoralitŽ, souvent mal perue dans une culture Žcrite. Elle nŽcessite de prendre conscience de ses gestes, de les ma”triser, de leur donner sens, sinon on risque dÕutiliser le mauvais geste ˆ travers un acte nŽgatif comme la violence. Elle peut si lÕon nÕy prend garde faciliter lÕendoctrinement.

Apprendre par corps, savoir par corps dans ce contexte, cÕest respecter et se donner ses propres lois de rŽgulation, donc possiblement devenir autonome (autonome vient du grec autonomos = qui se rŽgit par ses propres lois). Or, nous venons de rappeler que notre mŽcanique humaine possde bien ses propres lois de fonctionnement, faut-il encore que le pŽdagogue les connaisse et les mette en Ļuvre intelligemment, en acceptant quÕelles ne sont que des moyens. Jousse les a mises en Ļuvre sans en faire une mŽthode comme M. Montessori, C. Freinet et O. Decroly. Chaque pŽdagogue reste libre de trouver les procŽdŽs pour former ˆ lÕautonomie chaque enfant selon ses aptitudes, son propre fonctionnement, ses structures, son vŽcu, ses projets, les exigences pŽdagogiques du moment.

 

Communication donnŽe au colloque international de lÕUniversitŽ Catholique de lÕOuest, 30 juin, 1er et 2 juillet 2005 Š 56 ARRADON . Thme : Ē Quelle idŽe de lÕhomme pour le pŽdagogue ? Č

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

CHARPAK G., (avec lՎquipe dÕenseignants de la fondation des Treilles) La main ˆ la p‰te, les sciences ˆ lÕEcole primaire, Paris, Flammarion, 1996, 159 p.

 

CHATEAU J., Les grands pŽdagogues, Paris, P.U.F.

 

DECROLY O., La fonction de globalisation dans lÕenseignement, Bruxelles, Lamertin, 1929, 91 p.

 

FROMONT M.-F., LÕEnfant mimeur. LÕAnthropologie de Marcel Jousse et la PŽdagogie, Ed. Epi, 1978, 158 p.

 

JOUSSE M., LÕAnthropologie du Geste, Paris, Gallimard, 1974,394 p.

 

MONTAGNER H., LÕenfant : la vraie question de lՎcole, Ed. Odile Jacob.

 

MONTESSORI M., PŽdagogie scientifique,  la dŽcouverte de lÕEnfant, Neuch‰tel, DesclŽe de Brouwer, 1962, 263 p.

 

PIAGET J., La Naissance de lÕIntelligence chez lÕEnfant, Neuch‰tel, Delachaux-NiestlŽ, 1989, 310 p.

 

RENE B.-X., Apprendre par corps, in Cahiers pŽdagogiques n” 288, novembre 1990, p. 8 ˆ 12.

 

RETY M.-M., LÕAnthropologie de Marcel Jousse et le dŽveloppement de lÕenfant, in Cahiers Marcel Jousse, n” 6, novembre 1993, p. 9 ˆ 49

 

 

 



[1]  Jousse M. LÕIntellectualisation des mimmes, Laboratoire de Rythmo-PŽdagogie, 3e cours, 19-12-34, p. 49

[2]  M. Jousse, Anthropologie du Geste p. 206

[3] M. Jousse, Les Formules targožmiques des Apocalypses. Ecole dÕAnthropologie, 15e cours, 28-02-49, p. 344

[4] Y. Langlois, LÕenfant dans lՎveil et la spontanŽitŽ de ses gestes, ˆ travers une mimo-pŽdagogie

[5] M. Jousse, Sorbonne 10, p. 229-230

[6]  Ibidem