Par une soirée d’automne tardif, vous est-il arrivé quelquefois de rester pendant une heure au milieu d’une forêt ?

On a là une sensation étrange et très instructive. C’est, de seconde en seconde, un écoulement de toutes choses : ce sont les feuilles qui tombent une à une comme le déclic d’une pendule, ce sont les branches mortes qui, avec un bruit sec, viennent frapper sur les feuilles mortes, ce sont des morceaux d’écorces qui se détachent et tombent avec un bruit sourd. On sent là comme la pulsation de l’écoulement des choses.

Parmi les philosophes grecs, l’un d’entre eux est resté particulièrement célèbre pour avoir eu de cet écoulement des choses un sentiment qu’on peut dire unique dans l’Histoire : Héraclite : ‘Tout coule’.

Extrait d’un cours de Marcel Jousse donné à la Sorbonne le 6 février 1936.

C’est là, j’allais dire le grand fondement et la grande angoisse de la science possible ou impossible.

Alors que fait instinctivement le composé humain dans ce perpétuel écoulement, dans cette impossibilité de retrouver le lendemain ce qu’il a fait la veille ou ce qu’il était la veille ? Il a fait ou plutôt le Formulisme s’est fait en lui.
Ce Formulisme fait que nos mécanismes tendent à remonter le courant de ce fleuve héraclitien. ‘Tout coule’ dit ce mécanisme de fluidité. ‘Tout doit s’arrêter quand nous en avons besoin’, dit le Formulisme.

C’est pour cela que dès ses premières minutes, le petit enfant est ‘formulé’ dans chacun de ses gestes. Il aura très vite la façon de boire à la poitrine de sa mère, il aura très vite la façon d’ouvrir ses petites mains et de saisir les choses, il aura très vite la façon de remuer ses jambes. Et ce n’est là que le commencement si j’ose dire, de la ressaisie, de la remontée du flot. Quand il jaillit hors du sein de sa mère, il est pour ainsi dire fluide, c’est tout-à-fait le fleuve héraclitien, il est capable de tout. Maintenant, au fur et à mesure qu’il va vivre, et même au bout d’une heure, il n’est déjà plus la fluidité de la seconde, et d’heure en heure, de jour en jour, de semaine en semaine, de mois en mois, vous pouvez voir ce que nous pourrions appeler ses ‘tics’, ce que vous appellerez exactement de la même manière, ses habitudes, ce que nous appelons, ses formules.

C’est la seule façon de résister, je ne dis pas de vaincre, de résister à cette grande loi de la fluidité des gestes humains. Qu’est-ce qui va se passer ? C’est que précisément ce qui est en nous, sans nous, va faire cette immense et merveilleuse chose qu’on appelle le Mimage. Il est, lui, homme ou enfant, plein d’un appareil récepteur qu’on n’avait pas étudié jusqu’ici, le Mimisme.

Quand il va se trouver en face d’un objet, en lui, miroir fluide et cependant statique, va se jouer, se répercuter, se réverbérer cette interaction. Il va être capable de la redonner, une fois, 10 fois, 100 fois.

C’est cela le Formulisme interactionnel propositionnel que nous avons schématisé de cette façon :

l’Agent agit sur l’Agi

Extrait d’un cours de Marcel Jousse donné à l’école des Hautes-Études le 16 avril 1940.

C’est l’interaction qui est primordiale dans le mécanisme du Mimisme.

L’enfant n’est pas un miroir statique morcelé. Il n’est pas,
1° le Kangourou statique qui mange,
donc 2ème attitude : la manducation,
3° l’aloès qui a une forme caractéristique, si tant est qu’il y en ait en face de lui, non.

Il va être précisément le kangourou-qui mange-l’aloès, c’est-à-dire une interaction. Et il va jouer au kangourou-qui-mange-l’aloès. Il va jouer à des agents agissant sur des agis sans découpage et c’est cela qui va nous donner précisément l’étude du Formulisme.

Extrait d’un cours de Marcel Jousse donné au Laboratoire de Rythmo-pédagogie le 18 janvier 1939.

Ce « collier » de citations est proposé par Edgard Sienaert, auteur de « Au commencement était le mimisme« .

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