Marcel Jousse (1886-1961), jésuite, d'origine paysanne sarthoise, est l'un des plus grands esprits de ce temps. Tous ceux qui ont suivi le professeur dans ses cours à l'Ecole pratique des Hautes Etudes, à l'amphithéâtre Turgot de la Sorbonne, à l'Ecole d'Anthropologie ou à son Laboratoire de Rythmo-pédagogie, tous ceux qui ont approfondi ses travaux en sont convaincus.
Cependant, quand meurt Marcel Jousse après une longue maladie, il ne laisse, en fait de publications, que quelques mémoires scientifiques, parmi lesquels son fameux Style oral, depuis longtemps épuisé, et qui l'avait fait reconnaître d'emblée comme "un initiateur génial et prestigieux". Son oeuvre allait-elle donc sombrer lentement dans l'oubli ?
Mais Gabrielle BARON, son élève et collaboratrice pendant trente ans, a pris conscience de la valeur du patrimoine joussien à sauver, et dans ce livre, nous la voyons à l'oeuvre. Infatigablement, elle a rassemblé les cours sténotypés du professeur qu'il lui avait personnellement confiés et les a transcrits et classés en 75 volumes dactylographiés pour servir d'outils de travail à ceux qui voudraient, dans la suite, poursuivre l'oeuvre du maître.
Ce sont des extraits de cette parole vivante qu'elle nous transmet et nous fait réentendre dans cet ouvrage parmi les souvenirs personnels qu'elle nous communique et qu'elle est seule à pouvoir nous communiquer ayant accompagné le professeur jusqu'à sa mort.
Travail exemplaire qui nous permet de retrouver l'anthropologiste Marcel Jousse dans les plus graves questions de notre temps, sur la civilisation, sur la communication, sur l'éducation, sur l'avenir de l'homme.
Marcel Jousse a étudié et compris le composé humain dans sa profondeur. Pour lui, l'homme, par le fait du mimisme, est avant tout une mémoire. Or, nous entrons dans l'ère de l'informatique et bientÙt toutes les connaissances seront disponibles dans des mémoires extérieures et techniques. Ce progrès technologique se réalisera-t-il au détriment de la mémoire vivante ? Il signifierait l'atrophie de l'humain: "Sans mémorisation, que deviendra même la remémoration" ? André Astoux, dans sa préface, souligne l'enjeu de cette question, la plus grave dans le changement de civilisation. Plus que jamais des paroles de Jousse nous provoquent: "Un homme ne vaut que par ce qu'il a mémorisé... La mémoire est intelligence approfondissante... La mémoire et tout l'homme et tout l'homme est mémoire..." Mémoire vivante !
Cet ouvrage se présent aussi comme un témoignage. Sous une spontanéité et une fraîcheur auxquelles le lecteur ne sera pas insensible, on sent monter un souffle, une vie ardente, cette vie que Jousse a consumée pour retrouver, vivante et authentique, sous l'enveloppe grecque des mises par écrit, la parole araméenne de celui qui fut en son milieu et en son temps: Rabbi Iéshoua de Nazareth.
Nous touchons là à la grande passion de Jousse. On avait trop ignoré jusqu'à lui, la question d'anthropologie ethnique quand il s'agissait d'étudier Jésus. Mais Jousse, dès sa petite enfance, avait été nourri des récits de l'Evangile dont le berçait sa mère illettrée. Dès l'’ge de douze ans - et toute sa vie y est passée - il voulut, de toute son objectivité paysanne, saisir la personne de Jésus dans son pays d'Israël, et retrouver dans sa langue et sa pédagogie ce jeune Rabbi qui, sans avoir jamais rien écrit, envoie ses "appreneurs" enseigner toutes les nations.
C'est donc, en fait, plus qu'un témoignage que nous livre Gabrielle Baron dans cet ouvrage. C'est un ultime appel de Marcel Jousse à faire revivre cette Parole dans des êtres vivants, mimants et mémorisants.
© Association Marcel Jousse, 2000
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