MARCEL
JOUSSE, JEAN PAULHAN
et
les hain-teny mŽrinas de Madagascar
Dans la synthse de ses recherches sur lÕoralitŽ, publiŽe en
1925 dans les Archives de Philosophie chez Beauchesne Editeur et intitulŽe Le style oral rythmique
et mnŽmotechnique chez les Verbo-moteurs, Marcel Jousse cite lÕouvrage
de Jean Paulhan sur Les
hain-teny merinas, dans sa bibliographie. On y trouve 15 occurrences du nom de
Ç Paulhan È, 15 du mot Ç mŽrinas È et 7 du mot
Ç hain-teny È. Cet ouvrage, ŽpuisŽ, a ŽtŽ rŽŽditŽ par lÕassociation
Marcel Jousse, 5 rue La Pérouse 75116 PARIS, auprs de laquelle on peut se le
procurer. On peut Žgalement trouver sur internet lÕŽdition originale ˆ lÕadresse
suivante :
Voici un extrait de cet ouvrage o Marcel Jousse parle des
hain-teny (pagination de la rŽŽdition du livre) :
Ç Bien
quÕil nÕy ait aucun rapport entre deux idŽes, lÕune peut Žveiller lÕautre, en
raison de la corrŽlation des formes verbales qui les expriment. Cette
corrŽlation ne se reproduisant plus dans la traduction, le lien des idŽes est
brisŽ et lÕon se demande pourquoi telle proposition vient aprs telle autre.
Or, on sait combien cette manire de raisonner par jeux de mots est instinctive
dans le langage parlŽ et surtout chez les hommes encore spontanŽs, non dissociŽs par lÕusage quotidien
des tableaux synoptiques de la pŽriode Žcrite. De lˆ, le malaise perpŽtuel que
nous Žprouvons devant toute traduction des Compositions orales, que ce soit les
Compositions des Rabbis dÕIsra‘l aussi bien que la dŽlicieuse Ç Science
des Paroles È de lÕEmyrne, les Hain-Teny mŽrinas, dont M. le
Professeur Pierre Janet a bien voulu nous signaler la Ç mise par
Žcrit È et lÕinterprŽtation avertie et vivante. Ainsi, quand nous lisons,
dans la traduction de M. Jean Paulhan, les deux propositions suivantes :
Si jÕai plantŽ des aviavy,
je voulais que vous veniez.
nous sommes obligŽs dÕavouer que nous
nÕapercevons Ç aucun rapport mental entre les deux idŽes È, pas plus
dÕailleurs que dans ces deux autres :
Si jÕai plantŽ des tanantanana,
je voulais vous retenir.
Mais le texte mme nous montre tout de
suite le rapport des attitudes mentales mŽrinas, Ç en raison de la
corrŽlation des formes verbales qui les expriment È :
Namboleko
aviavy
Tiako hihavianao
Namboleko
tanantanana
Tiako hahatana
anao.
Et M. J. Paulhan, aprs des ÒsŽjours
nombreux dans des familles mŽrinas È, nous dit : Ç Il y a jeu de
motsÉ Aviavy : figuier malgache, aux fruits noirs, petits et
nombreux : dÕo lÕŽtymologie de son nom, suivant la croyance
populaire : Ç Ils viennent ! Ils viennent ! È,
cÕest-ˆ-dire : Ç Ils tombent ! Ils tombent ! È, le mot
Avy
signifiant aussi venirÉ Tanantanana : le palma ChristiÉ, plante aux feuilles vertes,
aux graines luisantes. Ici encore la phrase repose sur un jeu de mots, tanantanana signifiant aussi
retenir È (J. Paulhan, 49 et 288-289). È (pp. 132-133)
Dans ce mme ouvrage, Marcel Jousse cite ou fait allusion
Žgalement ˆ Jean Paulhan et aux Hain-teny mŽrinas aux pages suivantes :
163 ; 168-170 ; 171-172 ; 175-176 ; 178-179 ;
224 ; 256.
Marcel Jousse a enseignŽ des cours libres ˆ lÕamphithމtre
Turgot de la Sorbonne (1930-1939 ; 1941-1945 ; 1952-1957), ˆ lÕEcole
dÕAnthropologie (1932-1951), ˆ lÕEcole des Hautes-Etudes de la Sorbonne
(1933-1945), ˆ lÕEcole dÕAnthropobiologie (1948), au Laboratoire de
Rythmo-pŽdagogie (1933-1939) quÕil avait fondŽ. Ces cours oraux ont ŽtŽ
stŽnotypŽs puis dactylographiŽs par les soins de sa collaboratrice Gabrielle
Baron, puis informatisŽs sur une initiative de RŽmy GuŽrinel. Ils sont
disponibles sur CD-Roms quÕon peut se procurer auprs de lÕassociation Marcel
Jousse.
Dans ces cours oraux, nous trouvons 20 occurrences du nom de
Jean Paulhan sur 11 cours : Ecole dÕAnthropologie le 28 fŽvrier 1949,
Hautes-Etudes le 20 mars 1934 et le 22 janvier 1941 ; Sorbonne les 21 mai
1931, 19 fŽvrier 1953, 3 fŽvrier 1955, 13 janvier 1955, 12 janvier 1956, 26
janvier 1956, 17 janvier 1957, 14 fŽvrier 1957.
Voici deux citations de ces cours :
Ç Parmi ces
civilisations sans conteste est la civilisation des MŽrinas ˆ Madagascar. Jean
Paulhan a publiŽ un recueil d'improvisations de paroles rythmŽes des MŽrinas et
il a analysŽ ce mŽcanisme d'une faon vraiment neuve, ˆ tel point que lorsque
je travaillais pour mon premier ouvrage en 1925 cette question, j'ai ŽtŽ ŽtonnŽ
de voir combien cet homme qui n'Žtait pas spŽcialement qualifiŽ au point de vue
physiologique pour traiter la question, avait tout de suite senti qu'il y avait
lˆ une loi gŽnŽrale anthropologique. Il a repris ce travail dans une sorte de
mŽmoire dont je vous recommande la lecture, paru dans les cahiers de
"Commerce' au tome 1925 cahier 5'. Il y a lˆ une Žtude intitulŽe
"ExpŽrience du proverbe" qui montre ce qu'il y a de curieux dans cet
apprentissage d'une langue de Style oral. M. Paulhan s'est plongŽ dans le
milieu MŽrina, il en a appris petit ˆ petit la mŽcanique de langage ordinaire,, il Žtait capable
de demander ˆ boire, ˆ manger, et au bout de quelque temps, sentant que la
langue lui devenait de plus en plus familire, il s'est exprimŽ comme on
s'essaie quand on va en Angleterre ou Italie, ou Allemagne. Quelque chose le
dŽroutait, c'est que, lorsque nous sommes en Angleterre ou en AmŽrique et que
nous parlons la langue d'une faon ˆ peu prs normale-nous acquŽrons vite les
tours grammaticaux. Il y avait dans l'expŽrience de Mr. Jean Paulhan quelque chose
qui l'inquiŽtait, c'est que malgrŽ sa connaissance grammaticale de la langue,
malgrŽ ce qu'il faisait pour saisir les expressions entendues autour de lui, de
les redonner grammaticalement correctes, quand il s'exprimait, qu'il voulait
faire du style ˆ la manire de ceux qui lÕentouraient, on lui disait :
"Nous ne comprenons pas, cela n'a pas de sens". Aprs tre restŽ un
certain nombre de mois dans cet Žtat de curiositŽ inquite, il s'est aperu
qu'il Žtait dans un milieu fait diffŽrent de nos milieux ordinaires. C'est, un
milieu qui parle par proverbes traditionnels. De lˆ, cet unique travail que je
vous recommande d'un homme qui s'explique sans savoir qu'il existe "des
lois du style oral". S'il avait Žcrit cela aprs avoir lu mon livre, on aurait
dit : "Il a ŽtŽ faussŽ par cette mŽcanique de et il veut retrouver ce que
M. Jousse a dit exister dans les milieux de style oral".
Or cet homme ne me
connaissait pas, cet homme s'est plongŽ dans ce milieu MŽrina qui est bien loin
du milieu sŽmitique, et il a refait, en face de ce milieu vivant, ce que ˆ
l'aide des traditions orales de la Sarthe, j'ai ŽtŽ obligŽ de faire pendant de
longues annŽes pour me familiariser avec ce curieux milieu palestinien que je
voulais vivre et faire revivre. Aussi quand j'ai trouvŽ cette Žtude, j'ai senti
combien ce langage de style oral par proverbes avait une influence dans ces
milieux. Il est bien Žvident que le "langage n'est pas le "style
oral".
Il y a actuellement
une trs grave mŽprise. Bien des fois, en voulont me faire plaisir, un certain
nombre dÕauteurs ont dit ou Žcrit que telle Ïuvre Žtait du style oral. Nous
verrons tout ˆ lÕheure ce quÕest vraiment le Ç style oral È. Ce que
ces auteurs veulent ainsi dŽsigner, cÕest le Ç style parlŽ È qui est
caractŽrisŽ par la brivetŽ des phrases. Le style pŽriodique nÕest pas un style
parlŽ et cÕest pour cela que la pŽriode latine nÕa pas pu durer longtemps. Sa
durŽe a ŽtŽ ŽphŽmre parce quÕartificielle. Une Žtude a ŽtŽ esquissŽe, trs
intŽressante, montrant combien ŽphŽmre a ŽtŽ le style pŽriodique dans le
milieu grec et dans le milieu latin.
Eh bien, le
Ç style parlŽ È est caractŽrisŽ par la brivetŽ des phrases et par
une sorte de syllabisme moyen qui tourne presque toujours autour de 8 syllabes.
CÕest cela que vous aurez la joie de trouver dans Ç Les deux musiques de
la prose È de M. Henri Bremond. Lˆ nous avons affaire ˆ du style parlŽ.
Faut-il dire plus exactement le langage parlŽ ? Je dis style parce quÕil y
a un certain choix. Mais comme il y a le Ç style oral È - pour ne pas
prter ˆ confusion Ð je prŽfre mettre ici le mot Ç langage È.
Ce Ç style
oral È se prŽsente donc comme une chose assez curieuse. CÕest quÕon a pas
le droit, dans un milieu de style oral, de dŽmonter les phrases traditionnelles
sauf suivant une certaine norme. CÕest cette norme que je voudrais Žtudier
aujourdÕhui et que vous comprendrez mieux lorsque vous aurez lu lÕŽtude de M.
Jean Paulhan. È
(Marcel Jousse, Hautes-Etudes, 20 mars 1934, 16me cours, Les schmes rythmiques Ðtype : les proverbes, pp. 363-365)
Ç Nous avons vu
tout ˆ l'heure les gestes propositionnels se balancer, Nous remarquŽ tout ˆ
l'heure dans le jeu de la lance et du bouclier. Si nous nous mettons en face de
textes oraux (je prends les textes oraux de l'ancienne Chine qui ont ŽtŽ ŽtudiŽs
par Granier dans le Cheu King), nous sommes frappŽs de voir que ces
parallŽlismes sont la faon normale de s'exprimer.
Si nous allons dans
l'ancien Isra‘l, nous retrouvons Žgalement le parallŽlisme, ˆ tel point que le
parallŽlisme a ŽtŽ considŽrŽ comme la caractŽristique de la Ç PoŽsie
hŽbra•que È
Mais ce parallŽlisme
existe partout, aussi bien chez les Turcs, chez les Finnois, en Chine, ˆ
Madagascar, comme vous pourriez le voir dans l'ouvrage de Jean Paulhan.
Ecoutons un improvisateur des Hain-teny merina de Madagascar :
ÇMa bouche est
garrottŽe par la timiditŽ
les lvres sont liŽes
par la honte.
Que votre parole soit
Žtrange
que votre langage
soit hŽsitant È
et ainsi de suite ...
Nous voyons que
lÕexpression revt une forme parallle et nous avons lˆ l'explication de ce
qu'on nous appris au collge, que tous les peuples ont commencŽ par la poŽsie.
Mais les peuples
nÕont pas commencŽ par la poŽsie, ils ont commencŽ par mimerÉ È
(Marcel Jousse, Sorbonne, 21 mai 1931, 8me cours, Le style oral, p. 123)
Yves BEAUPERIN.