Jousse selon le TIME Magazine le 6 Novembre 1939

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Jousse selon le TIME Magazine le 6 Novembre 1939

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Rythmocatéchiste

Au sein de la Compagnie de Jésus, ces défenseurs militants de l’orthodoxie catholique romaine, un jésuite français nommé Marcel Jousse a longtemps été un « enfant terrible ». Ancien capitaine d’artillerie qui a commencé à étudier dans cet ordre religieux après la Première Guerre mondiale, le père Jousse, âgé de cinquante ans, avec des cheveux blancs, a inventé et enseigne aujourd’hui ce qu’il appelle le Rhythmocatéchisme, ou prêcher avec des gestes.

Sa théorie a commencé à prendre forme quand il a remarqué une distinction entre le mimétisme des humains et celui des singes : les enfants peuvent imiter des actions telles que le rasage et le tir sans utiliser de rasoirs ou d’armes à feu ; mais les singes ne le peuvent pas, ou ne le font pas. Le père Jousse est convaincu que mimer et faire des gestes a existé avant d’écrire ; les hiéroglyphes, croyait-il, n’étaient pas des idéogrammes, mais des mimogrammes, des représentations de gestes significatifs.

De ses recherches, le Père Jousse a conclu qu’il était possible de reconstruire non seulement ce que Jésus disait, mais aussi comment il le disait, à partir de textes en araméen – langue que beaucoup croient que Jésus parlait, et que le Père Jousse considère admirablement apte à exprimer des gestes éloquents. Pour d’autres jésuites, ses théories sentaient l’hérésie. Mais le père Jousse se défendit lui-même d’être hors de cause, et convainquit même feu le pape Pie XI, dans une interview personnelle dont les paroles et les gestes ne furent pas rapportés, qu’il était foncièrement orthodoxe.

Malgré la guerre, à Paris, la semaine dernière, le père Jousse se préparait à reprendre à la Sorbonne son cours de rythmocatéchisme. Son titre : Les Rhythmes Formulaires de l’Apocalypse d’Ezdras et le Style Oral Palestinien. La première disciple du père Jousse, sa fidèle amie et collaboratrice, est une minuscule vieille fille aux cheveux blancs, du nom de Mlle Gabrielle Desgrées du Lou. Cette dame, qui doit s’inscrire en tant qu’étudiante pour entrer à la Sorbonne, fait pour le père Jousse les gestes à la tribune, en chantant, par exemple, la parabole de Jésus des maisons construites sur le sable et sur le roc. Mlle Desgrées du Lou tourne les yeux, agite les bras, se tord et se balance comme une danseuse de ballet. Quand le père Jousse donne des conférences, 200 personnes regardent, les yeux grands ouverts : des médecins, des spiritualistes, des philologues, des étudiants de ballet, des poètes (parmi eux Paul Valéry) — et deux théologiens jésuites, en oiseaux de proie guettant les hérésies.

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