Jousse et son métier de professeur

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Jousse et son métier de professeur

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  Son héritage intellectuel

Voici une série d’extraits de cours dans lesquels Marcel Jousse parle de son métier de professeur.

Professeur de quoi ?

« Il faudra bien en revenir à la grande loi fondamentale de l’Anthropos mimeur intelligeur.

Nous en étions tellement loin, que lorsque cette chaire a été créée, on a voulu tout de suite la nommer « chaire de Linguistique », tellement le sujet de l’anthropologie du Mimisme n’était même pas soupçonné. Et il a fallu insister beaucoup, au nom de tous mes travaux passés, pour qu’on maintienne sur l’affiche, le nom d’anthropologie linguistique, qui pratiquement est « l’Anthropologie du Mimisme ». » (E.A. 22/02/37)

« L’anthropologiste qui vous parle, qui a peut-être le droit de parler d’anthropologie après trente ans passés dans une question, vous dit : « Je ne sais rien en anthropologie générale. Vous me demandez de vous parler de l’origine de l’Homme ? Qu’en sais-je ! Ce que je sais, c’est que dans l’anthropos, il y a un tout petit coin qui a des radiations et des irradiations formidables. Et devant les jeunes qui m’écoutent et qui me suivent, je dis : « je suis la Loi du Mimisme humain, lentement, profondément ». Et lorsque vous viendrez recueillir mon dernier soupir, peut-être que je dirai aux jeunes religieux qui m’écoutent : « Je n’ai pas encore balbutié l’A B C de cette grande loi du Mimisme. »

C’est que nous disait à 75 ans notre cher maître Rousselot, le génial inventeur de la phonétique expérimentale : « J’ai 75 ans et je n’ai pas encore dit la moitié de ce que je voulais dire ». A 75 ans ! » (S. 05/03/36)

La difficulté d’un enseignement interdisciplinaire

« En face de cet immense problème, je n’ai senti que des sympathies. C’est cela qui fait qu’un enseignement, sans être supérieur aux autres enseignements, est supérieur à ce qu’il aurait été car je pourrais être écrasé par un pareil travail.

Vous devez penser toutes les techniques qu’il faut que je maîtrise pour ne pas dire d’inexactitudes ! Si tel Psychiatre éminent qui m’a écouté d’une façon aussi attentive pendant tant d’années, entendait une erreur physiologique de mes lèvres, il aurait le droit de dire: « Si le Professeur pas plus fort dans les autres matières que dans la mienne, vraiment il bâtit sa maison sur le sable. »

C’est là la grande difficulté de la science anthropologique vivante que je manie. Elle touche à des quantités de disciplines : Physiologie, Phonétique expérimentale, Rythmologie, Science des langues orientales, etc…

Il y a en face de moi des hommes qui ont été élevés dans ces langues. C’est cette sensation d’écrasement qui pourrait rendre mes leçons pénibles et ennuyeuses. J’ai essayé de tout dominer et de ne donner pour ainsi dire que la moelle de ces matières qui sont essentiellement techniques. Suis-je arrivé à l’idéal que j’entrevoyais ? Je n’en sais rien mais devant l’attitude de mes auditeurs, devant leurs gestes si attentifs, je suis en droit de me donner une illusion. C’est que, professeur qui n’est pas extrêmement intéressant, j’ai eu en face de moi des collaborateurs qui m’ont paru profondément intéressés. » (conclusion du cours H.E. 05/06/34)

L’idéal du professeur

Citer ses sources

« De même que j’admets très bien que Melle Réty fasse du Dalcrosisme, et fasse du Joussisme sur une même page, mais citez. Ne dites pas au début « Nous employons la méthode Dalcroze » et à un moment donné, sans plus de façons, n’insérez pas du Jousse qui est livré à vous dans une conversation et qui est la contradiction même de Dalcrose. C’est un procédé que je ne saurais admettre. J’emploie Bergson à journées entières, on me l’a assez reproché, mais je le cite. J’emploie mon maître Lévy Bruhl, mais je le cite. C’est que la citation est l’honnêteté principale de la science. » (Lab. 26/02/36 ; p.13)

L’effort de la clarté

« j’ai trouvé ici le plus beau compliment qui puisse être donné à un homme qui a agonisé pour la clarté pendant toute sa vie :

Un vague petit Symboliste était venu me trouver ici avec quelque vague ouvrage sur le vers libre (il commence maintenant à avoir dans les 75 ans, je crois), et il me disait après une de mes premières conférences ici, il y a 7 ans : « Mon cher ami, je vous aime beaucoup… mais quand on vient à la Sorbonne, on s’attend à trouver un peu d’incompréhensible… il faudrait au moins, pendant un quart d’heure, que vous soyez obscur, là au moins, on pourrait dire : « C’est un homme savant ! »

Voilà le véritable blasphème contre la pensée humaine ! » (S. 25/02/37)

Montrer les phénomènes avant de donner des mots

« Quand le savant a découvert et qu’il a verbalisé, il devrait en principe, ne transmettre que les mimèmes reçus du réel. Il doit faire venir dans son laboratoire un par un, les Jeunes travailleurs. Comme par exemple, le jeune Dr Mazières, et je lui montrerais le mimisme interactionnel fonctionnant. Je n’aurais pas besoin de parler. Je ne devrais même pas parler, car la parole risque de tout fausser, puisque généralement le savant met des sens spéciaux, répondant à ses observations, sous les mots qu’il emploie. Par exemple, avant Newton, le mot « attraction » n’avait pas le sens que lui a donné Newton. Quand j’ai employé le mot « gesticulation », ce mot-là n’avait pas le sens qu’il a maintenant, de même que le mot « mimisme » qui n’existait pas.

Il faudrait donc que tous les disciples – c’est-à-dire tous ceux qui doivent se monter avec les mimèmes du Réel – viennent défiler à côté du découvreur en face de l’interaction qui est à saisir et à rejouer, donc à comprendre. COMPRENDRE, car nous ne pouvons vraiment dire que nous faisons de la science que lorsque nous « comprenons », c’est-à-dire que nous prenons en nous. Vous voyez le sens que je donne ? » (S. 12/02/42)

Être libre et indépendant

« Ce que Jésus a voulu montrer en face du jeune homme riche, c’est qu’il avait en face de lui un possible instructeur de première valeur et l’autre n’a pas osé le suivre :

« Et il s’en alla tout triste car il avait de nombreux biens ».

Cela n’a rien à voir avec la richesse pour gagner le Paradis, mais cela a tout à voir avec l’indépendance que doit avoir le professeur qui veut apporter des choses neuves.

Et c’est pour cela que je n’ai pas de poste à l’Institut Catholique, parce que je n’aurais pas pu parler librement. Voyez-vous, mes enfants, la pratique de cela ? Vous êtes lié par de « vieilles outres » ? Alors vous demandez seulement de quitter tout, et de dépendre seulement que de récitateurs-chefs, qui chez nous est le Pape. Vous voyez comment Jésus a demandé l’abandon de tout ? Si vous voulez des peaux de lapins honorifiques sur vous, VOUS devrez les payer cher… Si vous n’avez pas de peaux de lapin et de prébendes, vous êtes indépendant. A l’École d’Anthropologie, nous n’avons pas de peaux de lapin… à l’École des Hautes Études, nous n’avons pas de peaux de lapin… Voyez-vous, nous sommes des êtres qui faisons partie de l’enseignement supérieur.

« Vends tout ce que tu as et achète ce champ. »

On ne peut rien nous faire, rien, rien. Jésus, on n’a pu rien lui faire que de l’assassiner. Cela se passe encore comme cela, mais moralement, cela n’a aucune espèce d’importance, car nous avons nous autres notre force dans notre indépendance. » (Lab. 24/02/1937)

Quand le Professeur est son propre sujet d’étude

Le mimisme humain et la psychologie de l’enseignement (S. 05/12/1935)

Plan et extraits du cours introductif de la 6ème année à la Sorbonne

« Nous pourrions dire que celui qui va devenir le grand Professeur, celui qui va sentir autour de lui les auditeurs se réunir comme à une fête intellectuelle est celui :

I. QUI A PU RECEVOIR EN SES MUSCLES LES MIMEMES DU REEL

1. Grâce à une souplesse modelée

2. Grâce à l’intussusception du mimème caractéristique

3. Grâce à l’aperception des ensembles mimodramatiques

II. QUI A SU CONCEVOIR EN SES MUSCLES LES REJEUX DU REEL

1. Par une solitude féconde

2. Par sa personnalité conservée

3. Par une synthèse personnelle de ses prédécesseurs

III. QUI A VOULU APERCEVOIR EN AUTRUI SES PROPRES REJEUX DU REEL

1. Choix de la matière

2. Adaptation des outils

3. Imposition de ses propres Formes »

« Laissons les écrivains de revue publier dans le dernier feuilleton. Consentons à demeurer pendant 30 ans, 40 ans, en face des mécanismes qui ne sont pas encore suffisamment vérifiés, et un jour viendra, 100 ans, 200 ans peut-être après notre mort, où on ajustera deux travaux face à face et l’on dira : « Celui-ci est le copieur. Voilà l’auteur ! »

C’est précisément toute cette lenteur qui fait, dès l’enfance, le Professeur-né. Et cela qui fait l’artiste-né. »

« En temps ordinaire, ne se fiant pas assez sur ses propres forces, celui qui plus tard aura à enseigner, va se mettre à l’école des autres au lieu de se mettre d’abord à l’école de lui-même. »

(S. 05/12/35)

La vocation du Professeur : essayer de partager sa découverte avec autrui

« C’est à ce moment-là que va commencer la véritable lutte… Ce n’est rien, Mesdames et Messieurs, de lutter avec le réel, car le réel est obéissant à lui-même. Quand la loi des apraxies et des aphasies va jouer, malgré les malades et malgré les médecins, la loi va être là connue ou inconnue toujours comparable à elle-même.

Ne croyez pas que le Professeur va se trouver en face du même élément. Et c’est pour cela que le Professeur va être celui qui a voulu – entendez bien ce mot – qui a voulu apercevoir en autrui ses propres rejeux du réel. Et il va, s’il sait son métier, choisir sa matière. »

1. Choix de la matière, comme le sculpteur entre bois, marbre, … : « Vous avez le choix de l’auditoire. »

2. Adaptation des outils : « Comment allons-nous, nous autres professeurs, aborder les auditoires, tel auditoire ? »

3. L’imposition de ses propres formes « dans une matière vivante », qui peut lui résister, voire s’opposer à lui.

conclusion : « Heureux le professeur qui a en face de lui des êtres plus grands que lui ! »

(S. 05/12/1935)

«  Un professeur doit être assez fort pour donner des leçons. Et là est la grande difficulté. Lorsque vous avez cherché pendant trente ou quarante ans, vous avez devant vous un monde immense ! Tout se tient. Où allez-vous prendre cette introduction ? Car tout introduit tout.

Eh bien, il faut que chaque jour, devant chaque fait, vous soyez assez fort pour dire : « Ceci va se classer dans tel sujet, va se subdiviser en telle leçon ». Aucune de vos expériences, même aucune de vos lectures, ne va être perdue, parce que tout cela va se vivifier de votre vie à vous. Je dirais presque que les leçons se font d’elles-mêmes, parce que vous avez en vous les mécanismes électifs montés.

Dès qu’une chose se passe en face de vous, elle se passe et s’enregistre en vous à l’état professoral. Si vous êtes assez fort, vous pourrez à un moment donné, dénouer cette grande dramaturgie du professorat. Mais il faudra toujours qu’une leçon soit construite comme une tragédie racinienne. Il faudra une introduction qui montre où l’on va. Il vous faudra ce que nous avons appelé l’explication, que ce soit tripartite ou quadripartite. Mais il s’agira toujours de dérouler cet énorme problème que nous prenons tous comme sujet de nos leçons et de le dérouler dans cet indéfini du geste humain.

Enfin lorsque les deux ou trois parties sont venues pendant un quart d’heure, deux quart d’heure, trois quart d’heure, se dérouler, il faut que l’emprise soit assez forte pour que le professeur saisisse son introduction, et comme une formidable ouvrière qui manie une aiguille, reprenne la dentelle pour vous la faire épanouir en une conclusion qui résume le sujet montré et compris.

Voilà ce qu’est le professeur. C’est la tâche la plus racinienne peut-être, mais la plus scientifique qui soit. Rien ne peut intéresser un auditeur qui ne sait pas où il va, comment il va et où il aboutit.

C’est pour cela que, j’ose l’avouer, ma grande souffrance c’est l’établissement du plan de chaque leçon. Je peux vous dire que pendant 20 ans je parlerai de ceci, de cela et de cela. Mais chaque leçon comment va-t-elle être édifiée ? Quelle va être l’entrée ? Quel va être le grand hall où je vais vous déployer la grande mécanique humaine ? Comment vais-je vous faire sortir riches de tout le réel qui est en vous ?

C’est cela la grande mécanique du style parlé. On ne fait pas cela avec du papier mort »

(S. 27/02/36)

Plan du cours Sorbonne – 27 février 1936 : Le style parlé dans l’enseignement

Introduction : Le testament oral du paysan mourant

I. Préparation de l’outil pédagogique

1. Apprendre beaucoup par cœur : Proverbes, style oral français, style oral palestinien

2. Composer pour soi « de tête » : Vers métriques, vers rythmés, prose

3. Parler publiquement sans papier : Le plus tôt possible, le plus souvent et plus net possible

II. Préparation du terrain pédagogique

1. Circonscrire sa science : Par cristallisation vivante, irradiante, approfondissante

2. Classer de mémoire ses matériaux : Energie causale, Mécanisme, Effets

3. Diviser en leçons subdivisées : Introduction, Points nets, Conclusion

III. Utilisation de l’outil pédagogique

1. par gestes propositionnels brefs : triphasés, élagués, balancés

2. par Gestes propositionnels mordants : métaphores, adjectifs neufs, antithèses

3. par Gestes propositionnels nuancés : puissance, douceur, ironie

Conclusion : Rabbi Iéshoua et le style idéal

On peut se passer de livres, mais pas de professeurs

« On a posé la question : Est-ce que notre civilisation peut se passer de livres ? » C’est M. Georges Duhamel, un homme que j’admire beaucoup, qui a posé la question.

Eh bien, je dis oui. Pour rénover notre civilisation, il faut se servir de la parole vivante. Le livre est un pis-aller. Lorsque je serai contraint de prendre ce qui est en train de se mortifier ici sur le rouleau de la sténotypiste, et de le jeter déjà mortifié, sur des pages mortes, croyez-vous que si vous ne m’avez pas entendu, vous pourrez me comprendre ?

(…)

C’est qu’en effet, la vie ne peut se transmettre que par la vie. Ce n’est pas à coup de livres, n’en déplaise à M. Duhamel que nous reprendrons contact avec le réel. Nous en avons des livres ! Mais qui donc nous a amené à penser neuf ? Ce sont les hommes vivants et non pas les pages mortes.

Sans doute, je ne suis pas partisan, comme ces grands brûleurs de bibliothèques, d’aller trouver M. de la Roncière pour lui dire: « Faisons un feu de joie de votre Bibliothèque nationale ! » Mais je dis que le rôle du professeur est un rôle anthropologique imprescriptible. Et tant qu’il y aura des anthropoï, l’un d’entre eux se dressera au milieu d’eux pour enseigner. Et autour de lui, jusqu’au dernier homme, il y aura le dernier et l’avant dernier s’instituant alternativement professeur et professé. Tellement ceci est ancré dans la musculature humaine. » (S. 05/03/36)

Année 1935-36 – Sorbonne – 12ème conférence – 5 mars 1936 – Le Style écrit dans l’enseignement

Introduction : Officiers de grandes manœuvres et officiers de bataille.

I. Le style professoral maîtrisé par la vie

1. Maîtrise vivante du Sujet (non-improvisateur)

2. Maîtrise vivante de la Parole

3. Maîtrise vivante de l’Auditeur

II. Le style professoral maîtrisé par la mort

1. Déficience de la Connaissance du Sujet (improvisateur en science)

2. Déficience du Maniement vivant de la Parole

3. Déficience de l’Emprise vivante sur l’Auditeur

III. Le style mort devant l’auditoire vivant

1. Le Style écrit qu’on récite en face du papier

2. Le Style écrit qu’on tâche de parler sur le papier

3. Le Style écrit qu’on ronronne sur le papier

Conclusion : Le Regard de l’Enfant et le Style

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