Le regard de Jousse sur les médias

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Le regard de Jousse sur les médias

Jousse ne cherche pas à nous imposer son point de vue et nous incite plutôt à prendre conscience de nous-mêmes.
Voici quelques extraits de cours où il parle des médias émergents à son époque : télévision, cinéma, radio – et du devenir du livre.

Une évolution de l’intelligence humaine ou une évolution des outils ?

« L’homme qui découvre actuellement les procédés de la télévision a moins de génie que le premier tailleur de pierres, disons-nous bien cela. Y a t-il eu une évolution progressive dans l’intelligence humaine ? Qu’on nous le prouve, je ne le crois pas personnellement. Nous n’avons qu’une élaboration d’outils s’appuyant sur l’outillage précédent.

On a dit cette chose très juste : un nain voit plus loin qu’un géant quand il est monté sur son épaule. Nous sommes montés sur les épaules de milliards d’anthropoï qui nous ont précédés et nous sommes des nains en face des géants du génie investigateur et découvreur. »
(Sorbonne le 5/11/1951)

Les enfants et la télévision

« Il faut que les parents qui sont en face de moi sachent que, demain (et que même aujourd’hui) par le fait de la télévision, vos petits enfants n’écouteront plus vos discours, ne liront plus vos articles ni vos alphabets ; ils seront joués par le mécanisme de la télévision. De par la loi du mimisme humain, cela jouera en eux, sans eux, malgré eux. Il faut que nous le sachions. On nous dit tous les jours qu’il y a des crimes commis par les enfants. Mais à qui la faute ? Comment voulez-vous qu’il n’y ait pas de crimes quand on nous en jette à plein sur les écrans ? »

« Et mon rôle à moi, anthropologiste du mimisme, c’est de vous dire : c’est à vous, maintenant, de faire votre propre éducation en face des outils que le milieu social utilise devant vous ou que vous maniez.

Quand on est artilleur et qu’on a remué des obus, on sait que ce sont des outils qu’il ne faut pas trop frotter sur le bout du nez. Nous avons actuellement, dans nos foyers, des outils autrement dangereux que les irradiations atomiques de Hiroshima. »
(Sorbonne le 18/03/1954)

La danse, la musique et la poésie

« On dit que les sauvages « dansent » toujours. Mais non. Ils font du Mimisme et par là même du Rythmisme. Ils rythment tout le temps parce qu’ils sont spontanés dans leur Mimisme. Mais ils le font avec une précision stupéfiante.

Nos danses ne sont que des résidus d’un globalisme expressif et rythmé qui est l’explosion normale de l’être vivant. Cela va finir évidemment dans ce que vous appelez la Musique et la Poésie. Mais originellement, c’est l’expression globale, anthropologique.

Quand vous aurez tout dissocié, vous transformerez le Mimisme en Danse, le Rythmisme, vous allez le tranformer en Poésie et le Mélodisme, vous allez le transformer en Musique. »
(Sorbonne le 19/1/1956)

La science nouvelle et son enseignement :

« Nous avons là un très curieux retournement de valeur. Le statisme cède la place au dynamisme. On se plaçait en face des choses comme étant immobiles.

Qu’allons-nous avoir à considérer ? C’est que tout va être à rechercher sous forme d’interactions. Tel atome fait telle action sur tel autre atome. »

Ce changement de perspective va devoir se traduire dans la façon de faire et transmettre la science ; elle va pouvoir tirer parti des outils audiovisuels, pour mettre des choses avant de mettre des mots.

Nous ne pouvons plus maintenant simplement verbaliser comme nous le faisions. Nous ne pouvons plus faire que de la monstration [montrer les phénomènes]. Et pour faire de la monstration, il faudra des objets. Et si nous ne pouvons pas avoir les objets eux-mêmes immédiatement, il nous faudra les mettre en conserve si j’ose dire, dans les films. »
(École d’Anthropo-Biologie le 7/04/1948)

« C’est absolument là le but de la science : reconstituer les choses sous forme de film pour les mettre à notre disposition.

La pédagogie ne devrait être que cela maintenant. Vous voulez étudier les nébuleuses. Ne racontez pas ce que sont les nébuleuses. Ne racontez pas, mais montrez-les avec le ralenti ou avec l’accélération nécessaires. C’est précisément cela que vous permet le cinéma : ralentir ou accélérer le temps pour vous permettre l’étude des différents gestes des choses.

Au point de vue de l’histoire naturelle, à quoi bon les petits racontars sur les animaux ? Montrez-les mœurs des animaux. De là pourquoi vous avez des hommes qui risquent leur vie pour aller filmer les grands fauves d’Afrique pendant qu’il y en a encore, qui risquent leur vie pour aller enregistrer toutes ces tribus qui sont en train de disparaître partout. Les chasseurs d’images, dit-on. Vous avez vu, toutes les missions Citroën qui s’éparpillent à travers le monde. C’est cela la pédagogie, c’est une immense pédagogie. Ils nous rapportent des films de toute première valeur. Ce qui m’a le plus appris sur ces peuples, ce sont les films rapportés par les explorateurs. 

Ce sont toutes ces lois qu’il faut bien comprendre pour avoir une pédagogie adaptée à l’enfant. L’homme n’est pas d’abord un parleur, l’homme est spécifiquement un mimeur. Si vous avez compris cela, vous avez tout compris. De là pourquoi le succès du cinéma. Actuellement on lit moins de romans parce qu’on va les voir au cinéma. Vous avez un roman formidable qui a été considéré comme étant le chef d’œuvre de Victor Hugo : « Les Misérables ». Ce livre, on peut l’acheter pour 15 Francs sur les quais, et pourtant on a dépensé des millions et des millions pour mettre cette écriture sous forme de gestes tant la firme était sûre du succès du film.

Chaque année, nous allons avoir des chefs d’œuvre de notre littérature mis en film. Cela pose des problèmes pour notre pédagogie. Je ne parle pas ici en face d’un auditoire de futures metteurs en scène scientifiques, mais cela va exister bientôt. On parlera moins du style écrit, mais on parlera du style gestuel.

Le style cinématographique pose déjà de formidables problèmes au point de vue médical, car les grandes opérations se filment et les jeunes médecins et les spécialistes auront à profiter de cette science mise à leur portée. »
(Laboratoire de Rythmopédagogie le 07/03/34)

La publicité

« Un seul récitatif n’est pas suffisant pour bien comprendre et convaincre, il me faut encore un récitatif parallèle.

Sentez-vous la nécessité du récitatif parallèle pour mieux vous enfoncer cela dans la tête ?

Je fais allusion au gros Monsieur réjoui que vous voyez dans vos journaux avec un coin qu’on lui enfonce énergiquement dans le crâne : « Enfoncez-vous bien cela dans la tête : tel produit est le plus parfait de tous les produits ». En 1937, nous sommes encore en train de courir après du bo… du bon… Dubonnet. C’est un récitatif rythmique parallèle qui est beaucoup moins artistiquement présenté que ces Récitations [paraboles de Iéshoua]. Mais ceci nous montre que nous sommes toujours sous les mêmes lois. »
(Laboratoire de Rythmopédagogie le 24/02/1937)

La disparition du livre

« Lorsque le Dr. G. Duhamel, qui vient d’ailleurs d’être reçu à l’Académie de Médecine nous dit que la disparition du livre va entraîner notre civilisation à la barbarie, nous anthropologiste nous disons : peut-être oui ? peut être non ?

– Oui, si nous continuons à user de ces mécanismes stylistiques qui nous ont vidés et qui ont vidé le contenu de notre science dans les livres.
– Non, si nous nous mettons à l’école des grands porteurs de traditions qui ont ces formes vivantes. »
[
Jésus, Mahomet, Boudha n’ont pas écrit : ont-ils apporté la barbarie ?]
« Est-ce que tous ceux qui ont créé des civilisations vivantes ont semé la barbarie parce qu’ils apportaient la vie ? Mais nous n’avons pas d’outils assez souples pour pouvoir comprendre la civilisation de ceux qui ont gardé la vie. »
(École des Hautes Études le 11/05/37)

La radio

« Deux catégories d’hommes vont maintenant parler à la.T.S.F. :

Nous aurons les liseurs de papiers avec des mots qui passent et qui ne reviennent plus.

Mais, je l’espère, nous aurons, s’installant de plus en plus, les récitateurs ayant un rythme qui se rapprochera peu à peu et finira peut-être par coïncider avec celui-là [le style oral de Jésus et de St Paul] et qui infligera aux auditeurs la perdurabilité de ce qu’ils entendront.
(…)
L’œuvre de demain ne vaudra que par la densité mnémonique de son rythme. Vous aurez beau faire, le livre disparaîtra. Quels sont ceux qui vont être assez souples et assez forts pour transformer le livre en récitations ? Ceux qui seront aptes à saisir ce qu’a été le transport de ces mécanismes oraux par les T.S.F. vivantes qu’étaient les Rabbis palestiniens. »
(École des Hautes Études le 13/04/37)

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